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Le vote

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Le vote

Le modèle de la géographie électorale

André Siegfried avec le Tableau politique de la France de l’ouest sous la IIIe République, ouvrage publié en 1913, est le premier à s’intéresser au vote. Ses travaux partent du constat d’une stabilité des comportements électoraux depuis les débuts de la IIIe République en France. Il cherche à démontrer, à partir d’une étude des départements de l’ouest de l’Hexagone, une corrélation entre les structures géographiques et l’orientation des votes. Il met ainsi en évidence une distinction entre d’un côté un « électorat du granit » qui vote à droite et un « électorat du calcaire » qui vote à gauche. Mais, il s’aperçoit vite des limites de ce modèle centré sur la géographie physique stricto sensu.
Il l’enrichit de deux nouvelles variables, le régime foncier et la religion, qu’il rapporte encore à la géographie. Le régime foncier lui permet de saisir une opposition entre les petits exploitants et les grands propriétaires terriens, les premiers étant plus enclins à accorder leur voix aux partis de gauche et les seconds à des partis de droite. Cette opposition est censée recouper la répartition des territoires. La religion lui fait découvrir des choix électoraux différents selon la confession de l’électeur.

 

Il observe ainsi que dans les régions où le catholicisme est dominant, le vote s’oriente à droite, alors que dans les régions où le christianisme est en régression, le vote s’oriente davantage à gauche. Mais, que ce soit pour le régime foncier ou la religion, André Siegfried admet qu’il existe des cas contraires. Le Bourdonnais, qui est constitué alors en majorité de propriétaires terriens, vote à gauche. L’Ile-de- France, où l’emprise de la religion catholique est en régression constante, ne vote pas nécessairement à gauche. Ainsi, les comportements politiques ne peuvent s’expliquer à partir de ces seules variables.
Dans les années 1950, l’historien Paul Bois s’intéresse à son tour à cet objet. Il part d’une critique des travaux d’André Siegfried qui selon lui n’a pas pris en compte la dimension historique des comportements électoraux : « Nous partons de cette idée suggérée par l’échec de Siegfried que l’étude du passé est indispensable à la compréhension du présent »39. Ainsi, Paul Bois s’attache à mettre l’accent sur le poids du passé, des traditions, des héritages dans les orientations électorales. Dans une étude consacrée à la Sarthe, il remarque une division des comportements électoraux entre deux catégories de populations agricoles, l’une intégrée et riche, l’autre disparate et modeste, qui trouve selon lui son origine dans la Révolution. Cet événement a en effet révélé cette division pour se manifester alors sous la forme d’un conflit ouvert et perdurer depuis dans les comportements électoraux.

Le vote pour l’école de Columbia

Les premiers travaux américains sur le vote sont menés au sein de l’école de Columbia par Paul Lazarsfeld, Bernard Berelson et Hazel Gaudet. Dans The People’s Choice, publié en 1944, ils s’intéressent à l’influence que la campagne électorale pour l’élection présidentielle de 1940 pourrait avoir sur les comportements électoraux.
A partir d’enquêtes sur un groupe de 600 électeurs dans le comté d’Erie dans l’Ohio, ils dégagent trois observations fortes :
• La campagne électorale, dont les enjeux sont fortement dépendants du traitement médiatique (il s’agit alors de la presse écrite et radio- phonique exclusivement), n’a qu’un effet limité sur les comportements des électeurs et plus encore ne ferait que renforcer les prédispositions politiques de ceux-ci ;
• Les comportements des électeurs ne sont pas le résultat d’un choix individuel mais sont déterminés par trois variables sociales : la classe sociale d’appartenance, le lieu d’habitation et la religion.

 

C’est plus généralement l’intégration sociale de l’individu qui permet d’évaluer l’orientation de son vote ;
• L’appartenance à des groupes (la famille, le travail, la religion, l’association) a des effets beaucoup plus importants que la campagne électorale elle-même sur les comportements électoraux. En fait, ce sont les leaders d’opinions (opinion leaders) à l’intérieur de ces groupes qui vont jouer un rôle déterminant sur les choix politiques effectués, par l’influence qu’ils exercent sur les autres membres.

Le paradigme de Michigan

C’est à partir d’une critique des enquêtes de l’école de Columbia que les chercheurs de l’école de Michigan fondent un nouveau paradigme.
Selon ces derniers, les variables utilisées par Paul Lazarsfeld et son équipe ne permettraient pas de saisir la signification des choix électoraux. Il s’agit alors de s’intéresser à la psychologie des individus et non plus à leur appartenance sociale.
Dans The American Voter, A. Campbel, P. Converse, W. E. Miller et D. Stokes partent ainsi de l’hypothèse que le vote est lié à la manière dont l’électeur appréhende les enjeux politiques. Ils vérifient cette hypothèse à partir d’études réalisées à chaque élection présidentielle entre 1948 et 1956, auprès d’un échantillon représentatif de la population américaine. Ils s’aperçoivent ainsi que l’identification partisane est l’élément central d’explication du comportement de l’électeur. Cette identification, produit de la socialisation à tous les stades de la vie, passe par un attachement affectif de l’électeur au parti de son choix.
Les quatre auteurs cherchent aussi à comprendre les évolutions rapides dans les votes. Ils sont ainsi conduits à différencier trois types d’élection :
• Les élections de maintien dans lesquelles l’identification à un parti est la règle ;
• Les élections déviantes où le vote n’est plus en relation avec l’identité partisane mais lié à l’émergence de nouveaux enjeux et à la présence de candidats spécifiques ;
• Les élections de réalignement, marquées par un bouleversement des identifications partisanes, qui surgissent lors de crises économiques.

Les travaux français de sociologie électorale

Michel Hasting montre, dans son ouvrage Aborder la science politique (1996), qu’au fur et à mesure des recherches, la sociologie électorale française a mis en exergue une série de variables explicatives du vote recoupant les dimensions biologiques (le sexe, l’âge), culturelles (la religion) et économiques (le statut professionnel, le patrimoine).

Les variables biologiques : l’âge et le sexe

• L’âge : alors que le vote de gauche était important parmi les personnes de moins de quarante ans dans les années 1970, la situation tend aujourd’hui à se complexifier. Dans la période électorale suivant les deux septennats de François Mitterrand, un grand nombre de « jeunes » ont voté à droite. L’âge se révèle être en fait une variable difficile à utiliser. Comme le note Michel Hastings, elle « renvoie simultanément à un moment physiologique, à une situation sociale (mariément politique (la guerre d’Algérie, mai 1968) » . Les politologues préfèrent alors employer la notion de « cycles de vie ». Par exemple, si les retraités orientent leur vote à droite, c’est parce qu’ils associent ce vote à une défense de leur patrimoine. Finalement, les chercheurs sont d’accord pour reconnaître qu’il n’existe pas de lien de causalité entre l’âge et l’orientation du vote ;
• Le sexe : jusqu’aux années 1970, les femmes, qui ont obtenu le droit de vote en 1945, portaient leur choix sur les partis de droite ou s’abstenaient. Ces rapports tendent à s’inverser depuis. Elles votent, depuis une vingtaine d’années, dans des proportions équivalentes à celles des hommes et quasiment autant pour la droite que pour la gauche. De la même façon, les hommes répartissent leur voix sur l’échiquier politique. C’est dire autrement que le sexe ne peut être considéré comme une variable explicative dans le choix du vote.

Les variables culturelles : l’exemple de la religion

Comme l’avait déjà observé André Siegfried, la religion est une variable importante pour expliquer le vote. Des nouvelles études le confirment. Dans Classe, religion et comportement politique (1977), Guy Michelat et Michel Simon constatent, tout d’abord, une relation entre le niveau d’appartenance à la religion catholique et le vote à droite et, à l’inverse, entre la diminution du niveau d’investissement religieux et la probabilité de voter à gauche. Puis, les deux sociologues affinent leur analyse en introduisant une nouvelle variable : la classe sociale. Ils remarquent alors l’apparition de deux groupes : un premier qui repose sur les valeurs traditionnelles propres à la religion, un second qui repose sur les références à la classe sociale d’appartenance et leur absence de toute pratique religieuse. Mais si le vote se répartit entre les premiers et les seconds, entre la droite et la gauche, la religion reste la variable qui différencie les deux groupes, la « classe sociale » ne faisant qu’expliquer le vote à gauche des membres du second groupe.

Les variables économiques

• Le clivage indépendants/salariés : dans Classe, position sociale et vote (in L’Explication du vote, 1985), Nonna Mayer et Etienne Schweisguth mettent en évidence un clivage qui oppose les indépendants, qui sont à leur compte et votent en grande majorité à droite, et les salariés, qui sont soumis aux ordres d’un patron et votent quant à eux majoritairement à gauche. Les indépendants, qui regroupent les agriculteurs exploitants, les patrons de l’industrie et les professions libérales, selon les classements socioprofessionnels opérés par l’Insee, se caractérisent comme une catégorie relativement homogène, avec notamment la transmission de l’héritage professionnel de père en fils (exploitation, fonds de commerce, cabinets) et défendent davantage le principe de la liberté d’entreprendre. Les salariés, qui regroupent des activités très différentes (de l’employé de ta fonction publique jusqu’à l’ingénieur du privé) se caractérisent à l’inverse comme une catégorie très diverse. Toutefois, la plupart d’entre eux, malgré cette diversité, se prononcent pour l’interventionnisme étatique ou le maintien des services publics.

Le patrimoine : comme le montrent à nouveau Guy Michelat et Michel Simon, dans Religion, classe sociale, patrimoine et comportement électorat (in L’Explication du vote, 1985), la variable patrimoine permet de distinguer un vote de droite d’un vote de gauche. En effet, alors que les individus qui possèdent un patrimoine, évalué par les auteurs à partir des possessions mobilières et immobilières, votent en grand nombre à droite, les individus qui en sont dépossédés votent en grande majorité à gauche.

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