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Les grands courants sociologiques : La sociologie allemande au début du XXe siècle

> > Les grands courants sociologiques : La sociologie allemande au début du XXe siècle ; écrit le: 9 février 2012 par abir modifié le 7 octobre 2014


Ce n’est qu’au début du XXe siècle que la sociologie commence à se structurer en Allemagne. La première revue de sciences sociales intitulée Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolltik est lancée en 1903 par Max Weber et Werner Sombart. En 1909, Max Weber et Ferdinand Tônnies fondent la Deutsche Cesellchaft für Soziologie (Association allemande de sociologie), dont ce dernier est le premier président. Mais des divergences de points de vue opposent Max Weber au comité directeur de l’association qu’il quitte en 1914.

Il n’existe donc pas d’école allemande de sociologie comme une école de sociologie française. Aucun sociologue ne réussit à fédérer autour de sa personne une équipe comme Emile Durkheim peut le faire. Aussi, la sociologie ne connaît qu’une très faible reconnaissance à l’intérieur de  l’université. La première chaire de sociologie n’est créée qu’en 1914. Toutefois, malgré ce retard institutionnel et les querelles de personnes, la sociologie allemande connaît une très grande effervescence intellectuelle.

Max Weber, une sociologie compréhensive

Max Weber (1864-1920) définit dans Economie et Société (1971) la sociologie comme une science « qui se propose de comprendre par interprétation l’activité sociale et par là d’expliquer causalement son déroulement et ses effets ». Il entend par « « activité » un comportement humain quand et pour autant- que l’agent ou les agents lui communiquent un sens subjectif et par activité “sociale« , l’activité qui, d’après son sens visé par l’agent ou les agents, se rapporte au comportement d’autrui par rapport auquel s’oriente son déroulement ». Ainsi, la sociologie ne doit s’intéresser qu’aux comportements des individus, dotés de sens pour eux et dirigés vers autrui. Ce qui élimine de l’objet de la sociologie tous les comportements qui ne répondent pas à ces critères.

Max Weber prend l’exemple de la collision entre deux cyclistes. Ce phénomène s’apparente en soi à un phénomène physique et peut donc être expliqué par les lois de la nature. En revanche, les injures, la bagarre ou l’arrangement à l’amiable qui feront éventuellement suite à la collision sont à considérer comme des comportements qui prennent la forme d’une activité sociale, dans la mesure où ils revêtent un sens pour les agents placés dans cette situation.


L’activité sociale n’est pas ainsi réductible à des relations de causalité. Elle est l’expression de l’intention consciente des individus et, à ce titre, n’a pas à être expliquée par le modèle déductif de la science de la nature, mais par celui de la compréhension par interprétation.

Le statut des sciences sociales chez Max Weber

La première réflexion épistémologique menée par Max Weber, comme le rappelle Florence Weber, correspond à sa prise de position dans le débat sur la querelle des méthodes au sujet de l’économie politique, qui oppose alors deux écoles rivales. D’un côté, les tenants de l’économie marginaliste : ils souhaitent faire de l’économie une science comme les autres afin d’établir des lois abstraites régissant les aspects spécifiquement économiques des phénomènes sociaux. De l’autre, les tenants de l’économie historique : ils estiment que les sciences humaines doivent être assimilées à des sciences de l’esprit et qu’il n’est donc pas possible de dégager des lois scientifiques les concernant.

Si Max Weber reconnaît aux tenants de l’école marginaliste le fait d’avoir mis en évidence la différence entre la connaissance des lois et la connaissance de la réalité, il les critique vivement lorsqu’ils se refusent à mener des recherches empiriques et historiques et croient qu’une déduction de la réalité est possible à partir de propositions abstraites. Pour Max Weber, les sciences historiques sont des sciences du réel qui parviennent à produire des « modèles historiques », mais uniquement valables pour une période et un lieu limités. Le concept d’« idéal type » qu’il élabore lui sert précisément à se rapprocher de la réalité sans jamais prétendre se confondre avec elle. Catherine Colliot-Thélène rap­pelle dans ce sens que « l’idéal type « tableau idéal » (…) ne rend pas compte de l’effectivité historique. Aucune société concrète connue n’a jamais fonctionné selon les lois de l’échange strictement rationnel. Pré­senter par conséquent l’énoncé desdites lois comme but dernier de la recherche, c’est se complaire aux jeux logiques de l’entendement, au détriment d’une authentique science de la réalité ». Il est, par exemple, amené à distinguer des « types idéaux » d’activité sociale : tradition­nelle, émotionnelle, rationnelle en valeur et rationnelle en finalité, pour montrer que toute activité sociale peut être comprise qu’en partie comme le résultat de ces quatre dimensions. Max Weber rappelle ainsi : « Il arrive très rarement que l’activité, tout particulièrement sociale, s’oriente uniquement d’après l’une ou l’autre de ces sortes d’activité. De même, ces différentes sortes d’orientations ne constituent pas évi­demment en aucune manière une classification complète de ces sortes  d’activités, mais elles ne sont que de purs types, construits pour les fins de la recherche sociologique ». C’est dire autrement que pour le sociologue allemand la sociologie, comme science historique, se construit à partir de l’observation des faits et par une démarche inductive et descriptive.


Dans ce travail d’élaboration d’une science sociale qui réponde à des critères de scientificité, la seconde réflexion de Max Weber concerne la nécessité pour le sociologue de mettre dans sa recherche ses propres jugements de valeur entre parenthèses. Ce qu’il résume avec la notion de « neutralité axiologique ». Dans Le Savant et le Politique (1919), il insiste sur la nécessité pour le savant de dissocier son activité de celle de l’homme politique. L’honnêteté et la rigueur du savant l’obligent à combattre sans cesse ses propres préjugés ou ses prises de position politique. Toutefois, pour Max Weber, cette mise entre parenthèses de ses propres jugements de valeur par le chercheur n’est que transitoire à sa recherche. En effet, ce dernier doit prendre conscience non seulement que le choix pour un objet d’étude et plus largement ses intérêts scientifiques sont étroitement liés à la période durant laquelle il vit, à sa position sociale ou encore à ses convictions politiques. Il peut évidemment en dehors de son activité scientifique prendre parti ou participer à l’activité politique.

Une sociologie pour penser les sociétés occidentales modernes

Max Weber a produit une œuvre sur des thèmes extrêmement divers. Il a consacré ses travaux à la sociologie des religions dont l’ouvrage L’Ethique protestante et l’Esprit du capitalisme (1905) est le plus connu, à la sociologie des catégories sociales et des groupes sociaux dans Economie et Société ou encore à ta sociologie des conditions de la connaissance dans le domaine des sciences sociales et historiques, avec Essais sur la théorie de la science (1922). Mais, derrière cette diversité, les recherches de Max Weber portent sur une unique question, comme le rappelle Catherine Colliot-Thélène : tenter d’appréhender les caractéristiques propres de la civilisation occidentale moderne et les processus historiques par lesquels cette civilisation s’est constituée.

Il montre que les sociétés occidentales modernes se caractérisent par une rationalisation, présente dans tous les domaines de la vie sociale : en économie avec le capitalisme qui se constitue autour de l’entreprise, dont le fonctionnement est basé sur des critères de rentabilité en vue d’assurer son profit ; en politique avec la bureaucratisation qui vise à dépasser les pouvoirs traditionnels et charismatiques ; en science avec l’élaboration d’une science positive qui s’appuie principalement sur un principe d’objectivité.


Par exemple, l’Etat moderne, qui détient dans (e cadre d’un territoire géographique délimité le monopole de la violence physique légitime, repose sur la domination rationnelle de la bureaucratie. Dans cette organisation, les fonctionnaires remplacent les notables de la période précédente. Recrutés sur la base d’un concours, ils doivent, durant leur carrière, s’acquitter de leurs tâches en respectant l’intérêt général. Les juristes sont, quant à eux, conduits à élaborer les règles de droit sur lesquelles repose l’Etat.

Mais pour Max Weber, la rationalisation du monde entraîne dans un même mouvement le développement des sciences et d’une représen­tation scientifique du monde, qui se substitue progressivement à la croyance religieuse sans néanmoins pouvoir remplir toutes les fonctions symboliques de celle-ci. Il désigne ce mouvement, produit de la ratio­nalité et de la perte de sens, comme le « désenchantement du monde ».

La sociologie des formes de Georg Simmel

Georg Simmel (1858-1918) construit une sociologie des formes. Il réfute  la notion de société trop large pour s’intéresser aux relations entre les individus, qu’il désigne sous le concept d’actions réciproques, qui s’incarnent dans des formes sont le produit des relations individuelles, elles finissent par devenir des « configurations cristallisées », c’est-à-dire qu’elles acquièrent une autonomie afin de fonctionner indépendamment des conditions qui les ont créées.

Georg Simmel tire toutes les conséquences de ce mouvement en mon­trant que la tragédie de l’homme moderne est d’utiliser des formes dans sa vie quotidienne pour gérer ses relations avec autrui sans qu’il puisse en maîtriser les effets.


L’argent symbolise selon lui parfaitement cette tendance. L’individu est contraint d’y avoir recours pour assurer des échanges marchands mais dans le même temps, par ce recours, il appauvrit ses relations avec les autres individus, puisque celles-ci tendent à n’être plus fondées que sur le calcul et la stratégie. Mais pour Georg Simmel, les individus ne peuvent vivre sans ces formes sociales. Ils sont donc pris dans un pro­fond paradoxe.

Communauté et Société de Ferdinand Tônnies

Ferdinand Tônnies (1855-1936) est connu principalement pour Com­munauté et Société (1887), considéré rétrospectivement comme le pre­mier grand ouvrage de la sociologie allemande. Ferdinand Tônnies explique l’évolution des sociétés occidentales comme le passage de l’étatjde communauté [Gemeinschaft) à l’état de société (Gesellschaft).

La’ communauté, centrée autour de la famille et du village (ou de la ville), est organisée autour de groupes d’interconnaissance. L’activité

•    économique est essentiellement consacrée à l’agriculture et ne repose pas sur la recherche du profit. Les liens sont fondés sur la coutume et la foi, qui sont autant de témoignages de la dimension morale de cet état;


•    La société est rendue possible par l’urbanisme. La grande ville est le lieu où se déroule la vie sociétaire. Les individus et les groupes auxquels ils appartiennent y entrent en relation à partir de règles contractuelles et impersonnelles, pour répondre à des intérêts essentiellement éco­nomiques. Le marchand en est la figure dominante.

Pour Ferdinand Tônnies, les sociétés contemporaines se caractérisent par te retrait progressif des liens communautaires et la progression des liens sociétaires. Comme le remarque Pierre-Jean Simon (Histoire de la sociologie), cette évolution de la communauté à la société a été récu­pérée par des idéologies politiques au XXe siècle (le socialisme et le nationalisme) qui l’ont dénoncée : « La Communauté a été considérée comme fondamentalement bonne, la Société comme fondamentale­ment mauvaise. Au nom du combat contre la mécanisation, l’artificia- lisation et l’abstraction des sociétés individualistes, il a été fait appel à l’âme profonde du peuple, de la race ou de la classe, aux valeurs de l’affectivité, aux sentiments et aux émotions. Et a été exaltée la prédo­minance du collectif auquel sont appelés à se sacrifier les individus ».

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