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L’évolution de la sociologie du travail : la sociologie de l’entreprise

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L’évolution de la sociologie du travail : la sociologie de l’entreprise

Ce n’est qu’à partir des années 1980 que les sociologues commencent à véritablement s’intéresser à l’entreprise comme un objet sociologique en soi. Denis Segrestin et Renaud Sainsaulieu tentent en 1986 d’élaborer une théorie sociologique de l’entreprise. Jusque-là, cet objet est appréhendé à la marge à la fois par la sociologie du travail, qui s’intéresse à l’entreprise essentiellement à travers les conflits sociaux, et la sociologie des organisations pour laquelle elle est le lieu privilégié d’observation de l’analyse stratégique et des relations de pouvoir.

L’entreprise, un objet sociologique à la marge

Alain Touraine est l’un des premiers à s’intéresser à l’entreprise. Dans le cadre d’une contribution au Traité de sociologie du travail (« Pouvoir et décision dans l’entreprise »), le sociologue constate que l’importance des problèmes de l’entreprise n’a pas cessé de prendre de l’ampleur. Il se demande alors : « Faut-il conclure à l’autonomie grandissante de l’entreprise et considérant celle-ci comme un véritable système social, analyser en termes purement intérieurs, en termes « fonctionnels », son organisation et sa structure, sa croissance et ses conflits » . Comme le note Philippe Bernoux, l’objet entreprise est alors analysé à partir des canons sociologiques de l’époque qui sont ceux du fonctionnalisme. C’est dire autrement que « l’idée qu’elle puisse être source autonome de construction de rapports sociaux n’est pas encore apparue » (Sociologie de l’entreprise, 1995). L’entreprise est analysée à travers son fonctionnement et son utilité. Toutefois, Alain Touraine insiste sur la nécessité d’étudier la relation entre l’entreprise et son environnement social, les « changements qui se sont produits entrent dans les rapports de l’entreprise et du système économique et social » .

L’entreprise vue parla sociologie des organisations

A la fin des années 1950, Michel Crozier se donne pour ambition de mettre en place en France une sociologie des organisations qui repose sur l’analyse stratégique, dont l’objet central est l’étude de l’individu et des relations de pouvoir à l’intérieur de l’organisation.
Dans Le Phénomène bureaucratique (1963), le sociologue part de l étude empirique de deux entreprises publiques : la Seita, qui détient alors le monopole de production du tabac, et l’Administration des chèques postaux, pour montrer comment ces entreprises ont progressivement adopté un système bureaucratique qui les empêche d’évoluer. C’est pour éviter les décisions arbitraires et les conflits humains que la hiérarchie met en place des routines et des règles impersonnelles. Mais en procédant de la sorte, elle tend aussi à annihiler toute initiative individuelle, à rendre difficile l’échange d’information entre les différents niveaux, à isoler les employés les uns des autres et à rendre rigide l’organisation bureaucratique. Aussi, comme cette organisation n’est pas en mesure de se réformer, des relations de pouvoir apparaissent là où des zones d’incertitude prennent forme et donnent à ceux qui les maîtrisent la possibilité d’agir sur autrui.

Dans le cas du monopole industriel, Michel Crozier met en évidence la manière dont le système social formé par l’atelier est structuré autour de catégories professionnelles, dont chacune a un rôle spécifique, et à l’intérieur desquelles les rapports hiérarchiques sont clairement définis : d’un côté, les chefs d’atelier dirigent les ouvriers de production, en grande majorité des femmes faiblement qualifiées, et de l’autre, des ouvriers d’entretien qualifiés, eux sous la responsabilité d’un ingénieur technique, qui échappent ainsi au contrôle des chefs d’atelier. Mais des jeux de pouvoir, que la hiérarchie souhaite précisément éviter, se constituent entre ces acteurs lorsque survient une panne de machines dans l’atelier, seul moment imprévisible provoquant une incertitude, en rupture avec l’organisation entièrement prescrite de cet univers. Comme les ouvriers d’entretien sont les seuls à avoir les moyens d’intervenir pour réparer la panne, ils en retirent un avantage sur le chef d’atelier, incompétent à trouver une solution, et sur l’ouvrier de production, menacé de voir son salaire diminuer et d’être déplacé de poste. Les ouvriers vont ainsi chercher à contrôler de nouvelles sources d’incertitudes afin de maintenir et de renforcer leur pouvoir. Mais, c’est la direction de l’entreprise qui est alors fragilisée par cette situation dans la mesure où elle peut être dépassée. Pour se prémunir de ce genre de situation, elle va édicter de nouvelles réglementations encore plus rigides. C’est ainsi que se constitue ce que Michel Crozier désigne comme le « cercle vicieux bureaucratique ».
Il est nécessaire d’attendre te milieu des années 1970 pour que le modèle dégagé par Michel Crozier commence à se diffuser hors du champ des sciences sociales. C’est le moment où les directions d’entreprises s’aperçoivent des limites de l’organisation taylorienne du travail. Aussi, Michel Crozier revisite avec Erhard Friedberg ses travaux initiaux pour les infléchir (L’Acteur et le Système, 1977). Alors que les des organisations et la quasi-impossibilité de les changer, elles insistent dans un second temps, toujours à partir de la même étude de cas, sur la manière dont les acteurs participent à la construction de l’organisation par leurs jeux de pouvoir et les stratégies qu’ils emploient.

La constitution d’une sociologie de l’entreprise

Si jusqu’alors les sociologues du travail et des organisations s’intéressent au fonctionnement de l’entreprise, cette dernière ne constitue pas, ni pour l’une ni pour l’autre, l’objet central de leurs recherches. Il faut attendre le début des années 1980 pour qu’une sociologie de l’entreprise voie le jour. Renaud Sainsaulieu en est le principal instigateur.
Le sociologue s’attache tout d’abord à montrer que l’entreprise, qui est profondément structurée par les rapports de pouvoir qui y prennent forme et s’y développent, est devenue un des lieux de la socialisation de l’individu comme peut l’être l’école ou la famille. Il met ainsi l’accent sur la dimension culturelle du travail : l’individu y noue des relations sociales durables, y construit son identité par l’image de soi qu’il va imposer et recevoir en retour. Dans L’Identité au travail (1985), Renaud Sainsaulieu dégage quatre modèles culturels d’expérience du travail qui correspondent à des modes de relations de pouvoir :
• L’acteur de masse, qui est essentiellement parmi les ouvriers non qualifiés, vit la situation de travail de manière fusionnelle. Comme il ne peut pas accéder à des positions de pouvoir, il se rapproche du groupe au détriment de sa propre individualité, notamment lors des situations de conflit ;
• L’acteur stratège, comme il occupe un poste qui lui permet de prétendre au pouvoir, tend à l’inverse à avoir des rapports avec les autres basés sur l’affinité et possède une grande capacité à s’adapter aux évolutions. C’est le cas des ouvriers qualifiés qui sont plus enclins à défendre les acquis de leur métier et ont tendance lors des conflits à vouloir négocier ;
• L’acteur de soi recherche une promotion sociale et entretient à cet effet avec d’autres collègues des relations qui reposent sur l’affinité élective aux dépens des groupes qu’il perçoit comme hostiles. Cette forme d’identité se retrouve essentiellement chez les agents techniques ou les salariés qui bénéficient d’une mobilité ;
• L’acteur en retrait est celui qui s’investit peu ou juste assez pour se maintenir en place, sans jamais adhérer au projet global de l’entreprise. L’attitude de ce salarié est motivée par la nécessité économique, le travail se limitant pour lui à obtenir des ressources financières.
Puis, Renaud Sainsaulieu poursuit ses recherches sur l’entreprise. En rupture avec le modèle dominant de la sociologie du travail, qui faisait de l’entreprise un lieu de manifestation des rapports de force et de domination, il l’appréhende comme une institution sociale avec sa dynamique propre. A cette analyse, il ajoute « analyse sociotechnique qui distingue des groupes à partir des positions occupées dans la division du travail, l’analyse stratégique qui étudie les rapports informels de pouvoir entre ces groupes et l’analyse culturelle qui s’intéresse aux ciments identitaires par lesquels les sujets supportent l’épreuve de leur quotidien au travail »29. Seul le regroupement de ces trois analyses peut permettre de saisir l’entreprise dans sa totalité.
Mais l’ambition du sociologue ne se limite pas à élaborer une sociologie de l’entreprise. Il souhaite aussi, dans une démarche interventionniste, prendre part au fonctionnement des entreprises. Il ressent la nécessité de l’apport de la sociologie. L’entreprise est aujourd’hui confrontée à un problème de gestion qui prend une dimension paroxystique. Elle doit concilier l’économique et le social dans un contexte marqué par la généralisation du libéralisme à l’échelle de la planète.

One Response to "L’évolution de la sociologie du travail : la sociologie de l’entreprise"

  1. sylvain  20 mars 2016 at 13 h 04 min

    la sociologie du travail doit s’intéresser aussi à la sécurité du travail qui repose sur un système sociotechnique, ensemble géré par des mesures de prévention des risques collectives et individuelles plus ou moins développées en fonction de la stratégie adoptée en matière de prévention et de protection des travailleurs contre les accidents du travail et les maladies professionnelles :
    source : La gestion des risques professionnels : http://www.officiel-prevention.com/protections-collectives-organisation-ergonomie/document-unique/detail_dossier_CHSCT.php?rub=38&ssrub=199&dossid=474

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